La traite par l'Atlantique (1).

"...Nous le savons maintenant, traite des noirs ne rime pas seulement avec la traite européenne et atlantique. Celle-ci modifie cependant considérablement les choses. Plus courte, sans doute intensive, de loin beaucoup mieux renseigné que les autres traites négrières, elle focalise les recherches, les affrontements, et est à l'origine de la plus part des images que l'on se fait du trafic négrier. Sa naissance, comme sont essor, au XVIIIe siècle, s'explique par les mutations d'un monde devenu soudainement plus gigantesque, grâce aux grandes découvertes. On pourrait la définir comme la réactivation et le développement, sur une grande échelle, d'une forme d'esclavage à des fins essentiellement productives, dans le cadre d'un début de mondialisation de l'économie parallèle à l'essor de la civilisation matérielle occidentale..."

"...Le premiers Européens à faire trafic d'esclave appartient à un peuple qui, le premier de tous en Occident, abolit chez lui le servage... Duguesclin, Jean de Béthencourt il soumet les indigènes berbérophones, que l'on nomme Guanches et dont la race est aujourd'hui totalement éteinte. Les Guanches seront donc les premiers esclaves africains déporté hors de leurs continents .Mais le geste de Béthencourt n'instaure pas un commerce régulier. L'année 1402 ne marque ni le début de la traite ni la naissance d'une tradition esclavagiste..."
" ...Les premières manifestations atlantiques de la traite n'ont pas lieu vers les rives américaines, pour la raison évidente que les amériques ne sont ni découvertes ni exploitées avant la fin du XVe et le début du XVIe siècles. C'est, par la mer, d'Afrique en Europe, d'Afrique en Afrique, puis vers les îles relativement proche de l'ouest africain. Dans les années 1503-1510, de faibles contingents de déportés du côté américain de l'Atlantique y forme les premiers éléments d'un peuplement noir. Pendant un siècle environ, les portugais exercent sur la côte d'afrique un monopole plusieurs fois confirmé par l'autorité pontificale, mais de plus en plus contesté : les nations européennes manifestent et leur refus et leur présence..."
Pourquoi la main-d'oeuvre africaine ?
" ...Le fait qu'en amérique la mise en valeur s'effectue par le biais du travail forcé peut s'expliquer, à une époque où les techniques sont encores rudimentaires et la disproportion grande entre les nombre des hommes et l'étendue des territoires concernés, par la théorie des richesses naturelles ouvertes de H.Nieboer . Mais remarquent H.Germey et J. Hogendorn, celle-ci ne peut rendre du choix entre les deux types de travail ayant initialement coexisté en Amérique. Pour eux, le déclin du système des engagés blancs et l'essor de la traite ne peuvent se comprendre sans l'existance d'une "source élastique de main-d'oeuvre forcée". Le côut du voyage, le mercantilisme (peu compatible avec de trop importants flux migratoires vers l'exterieur), le fait que les Européens répugnaient à être mis en concurrence avec les esclaves noirs ... auraient conduit à une moindre élasticité de la main-d'oeuvre blanche.
On ne pouvait augmenter durablement sont importance que moyennant finances (soit par l'augmentation des salaires, soit par la réduction du nombre des années de travail prévues par contrat). Les premiers stade de la mise en valeur passés, l'ont vit décliner les cultures diversifiés ainsi que le tabac. L'essor du sucre,et, sur une grande échelle, celui de plus en plus massifs de travailleurs. Les colons auraient alors opté pour l'esclavage ( du fait du calcul assez sommaire à nos yeux mais parfaitement rationnel), considérant que la durée d'amortissement d'un captif est courte ( à la Barbade, en 1645, son prix d'achat est remboursé en un an et demi par le produit de son travail), qu'il représente un capital toujours disponible, peut être à l'origine de profits non monétaire, et , de ce fait, ajoute au prestige de son propriétaire. La théorie repose sur un postulat parfois discuté, celui de l'existance en afrique d'une importante et disponible source de main-d'oeuvre servile n'attendant que des incitations exterieures pour être mise sur le marché..."
"...Leur travail coûte en effet moins cher que celui d'un blanc libre. C'est la naissance d'un nouveau type d'esclavage et le début de la traite des noirs et la fortune des négriers.Ainsi commença l'un des plus importants déplacements de population de l'histoire de l'humanité : la déportation de quelque douze à quinze millions d'hommes et de femmes.
Au XVIe siècle, les Espagnols et les Portugais, grâce à leurs voyages de découvertes, ont acquis un véritable empire colonial. Puis se sera la Hollande, la Grande-Bretagne, la France... Toutes ces puissances coloniales pratiquent une politique appelé mercantilisme : importer le minimum de matières premières, exporter le maximum de produits fabriqués. Les colonies fournissent à la métropole ce qu'elle ne peut pas produire elle-même...Les plantes qu'on ne peut pas cultiver sous le climat tempéré européen, poussent très bien sur le climat tropical américain : canne à sucre, café, cacao, coton, riz, tabac, indigo. Et ce climat, les Noirs le suportent mieux que les blancs..."
- Une dizaine de milliers d'esclaves en provenance du Sénégal, de Mauritanie et du golf de Guinée arrivent sur les plantations de canne à sucre des Canaries espagnoles, de Madère et des Açores.
- Plus de 75 000 Noirs des côtes africaines arrivent aux îles portugaises du golf de Guinée en un siècle.
- 300 000 esclaves venant d'afrique sont " livrés " en amérique au début du XVIIe siècle mais ils coûtent encore cher et la traversée de l'atlantique reste un exploit. En un siècle, tout va changer.
- Plus de 6,5 millions d'esclaves sont exportés en amérique au XVIIIe siècle
Au XVIIIe siècle, les Européens se prennent de passion pour le " petit déjeuner à la parisienne"... le café au lait sucré. Il faut du café. Il faut du sucre. Il faut donc de plus en plus d'esclaves.

Le commerce triangulaire

"... Sur les eaux de l'Atlantique, un gigantesque trafic se dessine : c'est le fameux commerce triangulaire qui comporte trois étapes.



Première étape : d'Europe en Afrique. Les négriers vont chercher les esclaves noirs sur la côte occidentale de l'Afrique, entre Gorée (une petite île en face de Dakar) et le Mozambique. Les esclaves y sont échangés contre des produits européens vendus aux chefs de tribus : laine, coton, rhum, eau-de-vie, barres de fer, barils de poudre, fusils et perles de verre.

Deuxième étape : d'Afrique en Amérique. Les esclaves sont transportés par bateaux et vendus dans l'archipel antillais, au Brésil et dans le sud des "treize colonies" qui forment la côte est des Etats-Unis actuels. Quelques-uns arrivent dans l'empire continental espagnol : Mexique, Pérou, Colombie, Vénézuela.

Troisième étape : d'Amérique en Europe. Ayant vendu "leurs" esclaves, les négriers retournent en Europe les cales pleines de produits tropicaux..."




"... Ainsi le bénéfice est triple : en Afrique, en Amérique et en Europe. On échange en Afrique les cargaisons de "bois d'ébène" (nom pudique donné aux esclaves par allusion à la couleur noire de ce bois) contre les marchandises apportées d'Europe : cuivre, quincaillerie, verroterie, armes, poudre, et surtout un grand nombre d'étoffes spécialement fabriquées pour le marché africain. S'y ajoutent des quantités importantes d'eau-de-vie, coupée de plus de moitié d'eau. On complète parfois la cargaison d'esclaves par quelques produits locaux : gomme, ivoire, bois précieux. Pour ces trocs, la monnaie d'échange est le cauris, un coquillage des îles Maldives de l'océan Indien qui sert de monnaie en Afrique depuis l'Antiquité..."
"...Les marins professionnels qui entouraient Christophe Colomb à son premier voyage de découverte suaient d'angoisse après trois semaines de navigation sans avoir vu la terre. De cela, nous sommes parfaitement sûr. Qu'en peut-il être de ces nègres, des terriens ? Que vivent-ils, par dizaines ou centaines, dans les volumes clos de navires roulant et tanguant sous la chaleur des latitudes équatoriales et tropicales, soumis, un mois, deux mois, quelquefois trois mois, aux interminables ? Littérature du pathos ? Ils sont faciles à surveiller lorsqu'ils sont peu nombreux. Ils prennent l'air tous les jours, quelques heures, dans l'intérêt de l'armement. L'équipage en profite pour "parfumer" leur faux-pont, entendons le désinfecter aux vapeurs de vinaigre.
Nombreux dans les cales, on les mène à respirer par roulements d'autant plus courts qu'ils sont en nombre, et on les reconduit à leurs déjections, vomissures, relents de "flux" intestinaux, blanc ou rouge, senteurs d'épidémie ou de fièvres putrides épicées de goudron. On reconnaissait de loin, dit-on, un navire négrier à son odeur. Ces Noirs terriens coexistent avec la mort, même si stratégiquement ils meurent moins que les équipages blancs.
Des cargaisons se révoltent ? Matée, l'action est suivie d'un sermon moral, et souvent douloureusement physique, avant de s'achever par la pendaison à quelque vergue, et l'équipage s'exerce au mousquet sur les cadavres des meneurs.


Réussie, près de la terre, cela se traduit par la fuite en pirogue ou en canot vers le rivage, avec toute chance d'être rattrapé, et revendu ; réussie en mer, cela explique peut-être les pertes de navires dont on reste "sans nouvelle", ceux qui n'arrivent jamais nulle part : les Africains massacrant l'équipage n'ont plus à leur disposition les techniciens de la navigation hauturière dont ils sont eux-mêmes incapables. Parfois, des accouchements : combien vit le nouveau-né ? Combien meurent de ces enfants "à la mamelle" vendus avec leur mère à la côte ? Soyons clair : de nombreux passages par l'Atlantique ont atteint au paroxysme de la terreur et de l'horreur, au point de donner à considérer comme vivable ce qui sera le sort futur et commun des esclaves.


Les instructions des armateurs négriers à leurs capitaines définissent une théorie générale de la meilleure préservation possible de la cargaison humaine, dans l'intérêt économique de l'armement. En somme, cela cherche à se donner le plus grand nombre de chances possibles à la loterie. Sous l'ère négrière, environ huit millions de déportés en furent l'enjeu. Bien que l'on ne puisse poser que des ordres de grandeur, la valeur des Noirs vendus aux Amériques représenterait une somme autour de 300 millions de livres sterling, ou sept milliards et demi de livres-tournois. De surcroît, la préparation de cette formidable opération économique donnait de l'emploi à beaucoup de monde, en Europe et en Afrique. Dès lors, pourquoi la faire cesser, et comment ?..."
"...Lors d'une véritable "foire aux esclaves", chaque Noir est examiné, scruté, mesuré, pesé, palpé...
Réunis par lots de trois ou quatre, les esclaves, hommes et femmes, sont nus. L'acheteur blanc examine avec soin la bouche, les yeux de chaque esclave.Un esclave en mauvais état vaut moins cher: il y a une réduction pour une taie à l'oeil et pour chaque dent qui manque. On fait courir les esclaves, on les fait sauter, parler, bouger bras et jambes. Tel un maquignon, le capitaine tente de dépister les imperfections, les symptômes d'affection comme ulcère, gale, scorbut, vers. Si l'esclave ne présente aucune malformation, aucune trace de maladie, s'il n'est ni trop vieux, ni trop jeune il est désigné pour le redoutable voyage vers l'Amérique.
Alors commence avec le marchand d'esclaves la fameuse discussion sur les prix qui peut être longue. Les rois noirs imposent progressivement des normes plus élevées en quantité comme en qualité des produits d'échange. C'est ainsi qu'en 1772 les négociants nantais se plaignent que les esclaves leur reviennent le double de ce qu'ils valaient dix-sept ans plus tôt.
Enfin, quand l'affaire est faite, le lot des esclaves, poignets serrés par des chaînettes, est embarqué à l'aube dans des canots. Ils arrivent bientôt contre la coque du navire. On ôte leurs liens pour qu'il puissent grimper à l'échelle qui tombe jusqu'a la crête des vagues. Les hommes sont dirigés vers la partie avant du bateau. Les plus forts d'entre eux sont enchaînés deux à deux, par la cheville. Les femmes et les enfants sont entassés à l'arrière..."
"...En cas de mauvais temps, la vie devient atroce. La quasi-obscurité, l'eau qui s'engouffre, les bailles à déjection qui se renversent, affaiblissent et terrorisent des Africains qui, ne connaissant rien de la haute mer et des motifs de leur déportation, croient qu'ils sont destinés à être dévorés par les Blancs. La durée de la traversée, l'état sanitaire des captifs au moment de leur embarquement, leur région d'origine, les révoltes, quelques naufrages, surtout (pour Klein et Engermann) l'eau et la nourriture insuffisantes, l'hygiène et les épidémies (dysenterie mais aussi variole, rougeole...) - aggravées par la promiscuité - sont les autres facteurs d'une mortalité qui n'a pas besoin d'être exagérée pour témoigner des souffrances endurées. C. Coquery-Vidrovitch (1985) l'estime autour de 13 % pour l'ensemble de la traite atlantique. Moyenne générale qui masque une très grande irrégularité de fait. Alors que la majeure partie des expéditions, quelle que soit l'époque ou la nation négrière, connaissent des taux de mortalité le plus souvent compris entre 10 et 20 %, certaines atteignent 40, voire 100 % (H. Klein). Dès lors, on peut penser que c'est la réduction de ces expéditions marginales, excessivement meurtrières, qui serait à l'origine de la diminution de la mortalité moyenne au cours du XVIIIè siècle. R. Anstey estime qu'elle se situe autour de 10 % vers 1750. C'est le cas de la traite hollandaise, dont la mortalité passe 16,1 % à 10,1 % (ici, un tiers des décès ont lieu au cours des dix premiers jours).
Le capitaine ayant tout intérêt à conserver intacte sa cargaison humaine, la mortalité parmi les captifs serait inférieure à celle que connurent de nombreux européens, entassés au siècle dernier, lors de la ruée vers l'or, sur les navires en partance vers les Etats-Unis. Elle est effectivement moins importante que celle touchant les équipages négriers (17,8 % pour 1 190 expéditions françaises bien renseignées au XVIIIè), composés en partie des rebuts des populations maritimes. Mais la "densité" de la mortalité noire, lors des quelques semaines de la traversée de l'Atlantique est bien supérieure à celle des marins, calculée, elle, sur l'ensemble d'une campagne dont la durée dépasse l'année (même si l'essentiel des décès correspond souvent à la période de stationnement en Afrique). En fait, la mortalité noire, sur un négrier du XVIIIè siècle, correspond en gros à la mortalité de crise des populations européennes sédentaires de la même époque. A cela s'ajoutent les pertes lors de la vente des captifs aux Amériques et, surtout, celles de la première année de leur mise au travail forcé. On ne le dira jamais assez, c'est la mortalité du système d'exploitation esclavagiste qui nourrit la traite..."

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