La traite par l'Atlantique (2).

"...Les esclaves arrivent en longues files, tel du bétail humain, le cou emprisonné dans des sortes de fourches en bois. Ils sont conduits par un courtier noir ou un marchand arabe. Le marchand est en tête. Il a chargé sur son épaule le manche de fourche du premier captif. Chaque esclave porte de même sur l'épaule le manche de la fourche de celui qui suit. Si le marchand veut arrêter la chaîne, il laisse tomber la pièce de bois qui repose sur son épaule. Le premier captif est obligé de s'arrêter, et tous les autres avec lui.
D'où viennent-ils, ces hommes et ces femmes à l'air hagard, promis à un si terrible sort ? La première source, c'est la guerre. Ou plutôt les razzias. Une tribu en attaque une autre, s'abaat à l'improviste sur des villages endormis. Qui n'a pas été tué est emmené, encadré de guerriers l'arme au poing : les captifs sont amenés à la côte pour être vendus..."
"...Enchaînées mais sans entraves de pied, elles sont conduites à la côte, chargées du matériel des marchands. Un voyage de cauchemar, prélude à la traversée vers l'Amérique, que relate lord Palmerson dans ses récits de la traite : "les prisonniers étant faits, on procède au choix. Les individus robustes des deux sexes et les enfants à partir de six ou sept ans sont mis de côté pour former la caravane qui doit se diriger vers la côte.
On se débarrasse des enfants en dessous de six ans en les massacrants ; vieillards et infirmes sont abandonnés, condamnés à mourir de faim. Les prisonniers, hommes, femmes et enfants sont mis en route dès que possible, traversant les sables brûlants et les défilés rocailleux des monts africains, presque nus et sans rien pour protéger les pieds. On stimule les faibles à coups de fouet : on s'assure des plus forts en les attachant ensemble avec des chaînes ou en leur mettant un joug..."
"...Si les Britanniques cherchent à devenir les rois de la traite des noirs, les Français ne cessent de les talonner, pour essayer de leur ravir cette très immorale mais fort lucrative couronne. Pourtant, ils sont arrivés les derniers dans la course au bois d'ébène. Par principe ? Peut-être, si l'on songe qu'un arrêt du Parlement de Bordeaux proclame en 1571 que "la France, mère de la liberté, ne permet aucun esclave..."

DEBARQUEMENT

"...Avant d'accoster sur le sol américain, le navire est mis en quarantaine : pendant quarante jours, personne n'a le droit de débarquer avant qu'on ait vérifié qu'il n'y ait aucune épidémie à bord. Passé la quarantaine, le capitaine soigne sa "marchandise". Cette opération s'appelle le blanchissement ; le chirurgien du navire en détient les secrets..."
L'arrivée des esclaves est un grand moment dans la vie de la colonie.
On expose les esclaves par lots appelés "pièces d'Indes", en les faisant monter sur le pont les uns après les autres afin de ne pas avoir d'invendus. Les esclaves malades sont quand même achetés, mais moins cher, par les petits planteurs, les pauvres blancs", qui considèrent avoir fait une bonne affaire quand il guérrissent.
Le Noir mis en vente doit monter sur une table ou un tonneau pour être visible du plus grand nombre. Il est examiné par les acheteurs qui lui font prendre différentes attitudes et remuer bras et jambes afin de juger de sa force et sa santé.
Le prix de l'esclave est débattu entre le capitaine et les planteurs. Il dépend de l'âge (un esclave est vieux à 35-40 ans), de l'état de santé, de la force physique, de l'aspect général. Il dépend aussi des fluctuations du marché, c'est-à-dire de la rareté ou de l'abondance des esclaves à ce moment. Parfois, ils sont mis en loterie..."

CONDITIONS DES ESCLAVES AUX ANTILLES

"...Le père jésuite Charlevoix, missionnaire, écrit dans son Histoire de Saint-Domingue (1730-1731) : "Rien n'est plus misérable que la condition de ce peuple. Quelques racines font toute sa nourriture ; ses maisons ressemblent à des tanières. Ses meubles consistent en quelques calebasses. Son travail est presque continuel. Nul salaire ; vingt coups de fouet pour la moindre faute".
Le travail dans les plantations est épuisant et la mortalité atteint un taux effrayant. Le tiers des Nègres de Guinée meurent d'ordinaire dans les trois premières années de la transplantation, et la vie laborieuse d'un Nègre, même bien fait au pays, ne peut être évaluée à plus de quinze ans. Le repos dominical, prescrit par le Code noir, est en effet mal observé. La moindre faute est châtiée impitoyablement et la fuite devient un crime. Le Code noir a minutieusement prévu les supplices : "le fugitif - celui que les auteurs du temps nomment "le Nègre marron" - doit avoir les oreilles coupées et être marqué à l'épaule ; la seconde fois, il aura le jarret coupé et sera marqué à l'autre épaule, et la troisième fois il sera condamné à la peine de mort."
Parfois, pris d'une incoercible nostalgie du pays natal, un Noir se suicide. Les planteurs n'aiment pas ce geste dont la répétition dégénère souvent en épidémie et risque de les ruiner. Alors il faut enrayer ce goût de la mort en faisant appel aux divinités ancestrales. Les Noirs croient que l'esprit est vivant et libre quand le corps est mort. Ainsi "un Nègre Ibo imagina de se pendre pour retourner dans son pays, mais on mit sa tête sur un piquet et ses compatriotes assurèrent qu'il n'oserait jamais se montrer sans tête dans leur patrie..."

ABOLITION

"...Décidée par l'Occident, imposée à l'Afrique, l'abolition de la traite est diversement interprétée. Deux thérories opposées tentent de l'expliquer, mettant en avant des considérations soit morales et humanitaires, soit économiques. En fait c'est en fonction de leur originalité et de leurs intérêts du moment que les différentes nations occidentales concernées adhérent peu à peu au mouvement. D'où une abolition lente, complexe, parfois inégale, marquée de brusques accélérations et de coups de théâtre. S'effectuant dans un contexte changeant( indépendances sud-américaines, mutations du système économique et colonial, évolution des moeurs, mise en place d'un nouvel ordre politique planétaire), elle est à bien des égards symptomatique des mutations du XIXè siècle..."

LE COMBAT ABOLITIONNISTE
"...Pour nombre d'Européens, l'Afrique est alors un continent inconnu et l'Africain un personnage discrédité, au mieux un exotique "bon sauvage", au pire un esclave "naturel", proche de l'animalité. Afin de montrer combien la traite est infâme, les abolitionnistes doivent donc convaincre leurs contemporains de l'humanité du Noir. D'où un slogan, inventé par les Anglais, comme presque tout l'argumentaire abolitionniste : Am I not a man and a brother ? L'inscription orne au départ un camée, dessiné par W. Hack Wood, où l'on voit un africain agenouillé et enchaîné. Elle est bientôt largement diffusée sur des bijoux portés en bracelets ou montés en épingles à cheveux. La société française des amis des Noirs en emprunte le dessin afin de faire graver son sceau. En 1788, pour édifier les incrédules, Clarkson enquête à Liverpool. Il en ramène le plan d'un navire négrier, le Brooks. Pour la première fois on y a figuré les captifs, donnant ainsi une idée de leur entassement..."
"...Aboli par la Grande-Bretagne en 1833 et par la France en 1848, l'esclavage persiste dans les colonies néerlandaises jusqu'en 1860. L'Espagne ne l'abandonne à Porto Rico qu'en 1872. Il ne disparaît à Cuba et au Brésil qu'en 1885 et 1888. Le décalage chronologique avec l'abolition de la traite étant flagrant, le trafic ne peut que continuer, alimentant des sites en pleine activité, notamment Cuba dont l'essor est prodigieux depuis la fin du XVIIIè siècle. Au Brésil, où la traite nourrit une économique souterraine à l'échelle internationale, il faut entendre l'intervention de la Royal navy (1849) coulant les négriers dans leurs rades de Bahia et Rio..."
"...On voudrait applaudir sans réserve au mouvement antiesclavagiste qui va naître. Hélas ! Lorsqu'on se reporte aux textes et aux faits, on ne peut se défendre d'un malaise. Car, si quelques Européens finissent par agir, c'est par haine de leurs adversaires idéologiques personnels bien plus que par amour des Noirs. La réclamation contre l'esclavage n'est souvent qu'un prétexte pour vider des querelles métropolitaines, d'ordre politique en France ou de nature religieuse en Angleterre.
Les premiers à protester resteront anonymes. Dès 1720 paraît ainsi une brochure où l'auteur, avec la hardiesse que donne la clandestinité, n'hésite pas à affimer : "Rien n'est plus incompatible avec le christianisme que le commerce des Nègres". Cette affirmation provoque un beau tollé chez ces messieurs de la "Compagnie des Indes", dont aucun ne veut oublier la parole du grand Bossuet, défenseur des pauvres en France, comme disciple de Monsieur Vincent, mais resté scolastique à propos de l'esclavage, qu'il n'a jamais vu, de ses yeux vu : "Abolir l'esclavage serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche même Saint-Pierre, de demeurer en leur état et n'oblige pas les maîtres à les affranchir..."

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